Kusen Ango Yujo Nyusanji 2018 [fr]

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 1

Bienvenue à toutes celles et ceux qui nous rejoignent pour la 3ème session dans ce temple de la Kosen Sangha de Maître Kosen. Maître Kosen ne peut donc malheureusement pas diriger cette session. Alors on peut le regretter et je pense que tout le monde le regrette. Pour ma part je ne considère pas que Maître Kosen soit absent, je pense au contraire qu’il ne l’est pas parce que nous sommes là, tous les disciples, 100 personnes présentes manifestant la transmission de Maître Kosen, la transmission de Maître Deshimaru. Donc on ne pratique pas en fonction de quelqu’un, on pratique. Chacun de nous représente cette pratique, cette transmission. C’est dans cet état d’esprit que je vous propose de pratiquer cette session: chacun est dépositaire du vrai zen transmis, dans le dojo, dans votre samu, dans vos relations avec les autres membres de la Sangha, dans votre relation avec le temple et la nature, et dans la relation avec vous-même en vous-même.

Nous sommes une petite trentaine de permanents présents depuis presque un mois, et pour vous qui venez d’arriver certainement vous notez que nous sommes calmes et concentrés, de la même façon que nous, nous notons que vous arrivez avec une énergie dissipée, la ville, le voyage jusqu’ici..

Alors le but du jeu, si je puis dire, est de devenir permanent. Dans le zen nous pratiquons l’impermanence et pour le faire nous nous transformons en permanents. Être permanent en soi, être permanent à soi-même et voir le permanent comme quelque chose que l’on n’éteint pas. Alors, qu’est-ce qu’on n’éteint pas? La foi, la détermination, la volonté… je ne sais pas, chacun répond pour lui-même, mais on va maintenir en soi-même cette lumière que l’on n’éteint pas. Ainsi on en bénéficie pour soi-même et pour les autres.

Pendant cette session nous ferons zazen en extérieur, dehors en commençant par celui de cet après-midi. Voilà: installez-vous dans le temple, installez-vous dans votre zazen, et pratiquons ensemble, tous ensemble, au-delà. C’est tout simple!

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 2

Être permanent c’est ne pas couper, ne pas se couper avec l’authentique, avec la ‘nature de Bouddha’ , avec notre composante divine. Cette ‘nature de Bouddha’ existe en toute chose, donc en nous; il faut donc ne pas l’obstruer, se mettre au devant. Alors pour ne pas se mettre au devant il faut laisser la place, s’abandonner, abandonner son ego et laisser la place. Cet état permanent on ne peut pas l’arrêter, on ne peut pas l’éteindre. En parlant d’éteindre, je parle de lumière: il s’agit de ne rien éteindre à l’intérieur de soi, au contraire, il s’agit d’y apporter de la lumière. Avec la pratique de zazen on se rend compte que la lumière va avec le silence. Il faut donc retrouver l’état de silence en soi pour permettre à la lumière de faire son travail. Laisser passer ses pensées, se concentrer ici et maintenant, c’est retrouver l’état de silence en soi.

Une expression qui s’utilise en Argentine face à une situation qui laisse perplexe ou dubitatif dit:’cela me fait du bruit’. Cet exemple est pour vous dire que tout ce bruit ce sont nos bruits. Pour retrouver l’état de silence en soi il faut arrêter tous ces bruits: arrêter de peser le pour et le contre, arrêter de faire, de créer des catégories, arrêter de supposer, et maintenir en soi cet état de permanence.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 3

Je continue avec retrouver l’état de silence en soi. J’ai parlé d’arrêter les bruits à l’intérieur, je dirai d’arrêter d’aller et venir depuis l’autre rive. Faire des allers et retours en soi ce n’est pas nécessaire: on peut s’établir sur l’autre rive et de fait on l’expérimente chaque jour. Pour aller sur l’autre rive il faut traverser, comme traverser des eaux, traverser un fleuve, un fleuve avec des eaux tumultueuses. Ces eaux tumultueuses bien évidemment elles sont en nous: ce sont nos désirs, nos peurs, nos enthousiasmes, nos déceptions, nos peines. C’est notre boulot, il faut traverser tout cela et entrer dans le pays de la tranquillité, à l’intérieur.

Il y a deux, trois jours je discutais avec certaines et certains d’entre vous, plutôt débutants, qui justement passaient des moments tumultueux. Je leur ai demandé, hier soir, comment ça allait: ils ont traversé! Je parle d’eaux tumultueuses, je ne parle pas d’eaux dangereuses, il n’y a pas de caïmans ni de piranhas qui vont nous croquer! C’est pour cela que ce n’est pas nécessaire d’avoir peur. Ça bouge, ça tangue mais il n’est pas question de risquer sa vie.

Ce pays de la tranquillité c’est là où l’on découvre son moi essentiel, on a abandonné son ego, on se reconnecte, on retrouve sa nature originelle. Cette nature originelle participe de l’absolu, on n’est plus dans le relatif: on établit sa propre vie dans l’absolu et à ce moment-là on peut aimer. Aimer sans fin, sans mesurer, on peut être généreux, partager, et à l’intérieur de soi, atteindre, c’est à dire se sentir, et se sentir serein. Atteindre le bonheur, atteindre ce qui ne s’échappe pas, atteindre ce qui a toujours été présent dans ce pays de l’autre rive.

Tout cela on peut l’expérimenter une fois, deux fois, dix fois par jour. Quand nous sentons intuitivement que nous sommes dans ce monde de tranquillité, on peut se plonger dans la lumière paisible de l’illumination intérieure. Les maîtres zen nous disent de contempler d’un seul et unique regard le film et l’écran, c’est à dire, du moins c’est ainsi que je l’entends, sa vie éphémère et l’infini, les vagues dans lesquelles nous nous débattons, ces eaux tumultueuses, et le pays de l’autre rive. Cette autre rive, tous ensemble nous la manifestons, notre communauté, notre Sangha. Cela fait trois jours que nous sommes cent et pratiquons ensemble. En trois jours nous nous sommes harmonisés: là maintenant dans le dojo je vois cent bouddhas, cent postures illuminées. Une Sangha harmonisée c’est une Sangha sainte: la Kosen Sangha est une sainte Sangha.

Nous allons donc continuer à pratiquer harmonisés, nous allons continuer à pratiquer depuis l’autre rive, depuis l’infini: tout être humain manifeste l’infini comme chaque goutte d’eau contient l’océan.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 4

La pratique de zazen ce n’est pas une démarche dans laquelle on va changer d’opinion. Si on change d’opinion sans avoir réfléchi intérieurement, on n’avance pas. En fait avec zazen on apprend à changer son regard, changer son regard sur soi-même, changer son regard sur sa propre vie. En changeant son regard on arrive à discerner entre ce que l’on croit vrai et ce qui est. Notre condition naturelle c’est d’être libre et heureux. Pour le savoir et surtout pour le vivre, il faut changer son regard. Nous le savons, nous sommes dans notre vie confrontés à des situations auxquelles nous devons apporter une réponse, une solution. En fait, la solution est déjà là, elle est évidente et elle est simple. Mais pour la trouver, pour la percevoir, il faut juste changer le regard.

J’ai une petite histoire pour illustrer ce kusen, en m’excusant pour ceux qui la connaissent déjà. Nous voilà en Chine, zen oblige, avec un empereur qui veut choisir quelqu’un pour le poste de premier ministre. Il cherche bien évidemment une personne sage, mais également prudente, et organise pour cela toute une série d’épreuves bien difficiles pour choisir cette personne. À la fin de ce processus de sélection restent trois concurrents en lice. Alors l’empereur leur dit: «Voici votre dernier obstacle, votre dernier défi. On vous enferme dans une salle, la porte de cette salle a une serrure solide et très compliquée. Le premier qui arrivera à sortir de la salle sera élu, sera le premier ministre».

Deux des trois postulants, deux personnes très sages, se mettent à faire des calculs, des schémas élaborés, en allant régulièrement examiner cette serrure compliquée, multipliant les allers retours, le tout avec un air pensif, les sourcils froncés, avec des grands soupirs face à ce problème. Le troisième, lui, ne bouge pas. Il reste assis sur une chaise, il ne fait rien. Cela dure quand même un long moment. Et d’un coup il se lève, va jusqu’à la porte, tourne la poignée: la porte s’ouvre, il sort!

Les deux premiers candidats, ceux qui se livraient à de savants calculs, en fait se croyaient enfermés alors qu’en réalité ils sont libres. D’ailleurs ils l’ont toujours été.

Avec cette petite histoire je veux donner l’image symbolique de l’être humain qui traîne des chaînes imaginaires. J’insiste: notre condition naturelle d’être humain c’est d’être libre et heureux.

Tourner le regard à l’intérieur.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 5

Ce matin je voudrais vous parler de l’importance de la posture, la posture correcte, authentique, transmise. Pour ce faire je vais citer plusieurs maîtres de la transmission: Deshimaru, Dogen y Keisan. Aujourd’hui c’est le cinquième jour de la préparation, ce qui veut dire aussi que ce soir ce sera le moment pour se divertir et demain, le moment de se reposer pour se préparer pour la sesshin. Notre objectif, ce que nous ne devons pas perdre de vue, c’est pratiquer zazen pendant la sesshin.

Maître Deshimaru nous dit: «zazen, notre pratique corporelle, doit être à la base la roue qui met en mouvement toutes les autres pratiques de la vie quotidienne». Dans notre tradition on commence notre journée par zazen. Chaque nouveau jour commence par un zazen. C’est ce zazen qui va alimenter, illuminer tout ce qu’on va faire après dans notre journée. C’est ce que chacune, chacun ici peut pratiquer jour après jour pendant cet ango. Cette phrase de Deshimaru relie bien le zen et la vie quotidienne. On ne vient pas au dojo pratiquer zazen et après, être quelqu’un d’autre en oubliant notre observation, notre concentration.

Maître Dogen nous dit: «c’est en s’asseyant en zazen qu’il est possible -on peut- d’être complètement et directement au delà de la poussière de ce monde et de devenir la substance au centre de la profondeur du Bouddha et des patriarches». On devient cette substance, c’est ce que nous dit Dogen, et on le devient à travers de la pratique de zazen. On pratique ‘shikantaza’, seulement s’asseoir. Devenir cette substance veut bien dire que l’on se situe au-delà des personnes, au-delà du temps, au-delà du lieu, au-delà des circonstances. Cette phrase de Dogen exprime que zazen est une pratique universelle. Cette pratique emplit tout le cosmos. Et en même temps c’est pratiquer dans le cosmos tout entier par soi-même.

Maître Keisan, dans le ‘Zazen Yojinki’ dit ceci: «zazen est la voie directe et rapide pour ouvrir l’esprit et le rendre clair». Maître Deshimaru dans le ‘Gakudo Yojinshu’ parle su sens originel du zen en disant que ce sens originel c’est convier le prince au poste d’empereur. Ça veut dire transmettre. Transmettre de maître à disciple, devenir successeur du corps et de l’esprit de Bouddha. Pratiquer zazen avec son corps ce n’est donc pas quelque chose d’abstrait ni d’intellectuel.

Et Maître Dogen nous donne cet avertissement: «ne commettez pas d’imprudence, attention ce n’est pas un amusement! Les anciens se sont coupés un bras ou des doigts». Se couper le bras, se couper le pouce, c’est le symbole de l’abandon, l’abandon de tout. Cet abandon, on le donne au Maître: Eka coupe son bras et le tend à Boddhidharma. Je pense que ce ne doit pas être évident de décider de couper son bras mais couper l’ego c’est encore plus difficile. C’est pourquoi Dogen nous avertit: «vous ne devez pas espérer avoir la foi en cultivant un esprit de fierté, un esprit de divertissement ou un esprit d’imprudence».

Voilà. On peut réfléchir, méditer sur cela pour bien se préparer et arriver dans de bonnes conditions à la sesshin.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 6

Nous voici réunis pour cette sesshin. Trois jours et demi ça passe vite. Cette sesshin se terminera par des ordinations avec Maître Ryurin. Donc la sangha, la Kosen sangha est réunie. Pendant la préparation j’ai dit que c’est une sainte sangha. Non pas parce que ses éléments sont des saints -pour ce qui me concerne je ne me considère pas spécialement ‘saint’- : ce qui est saint c’est ce que l’on pratique ensemble. Nous pratiquons seulement ‘shikantaza’ et nous le pratiquons avec un esprit ‘mushotoku’: c’est cela qui est saint. Une communauté qui sait pratiquer cela est sainte.

Donc, le dojo, là, la maison cosmique, et nous, ici, les habitants cosmiques. C’est comme si nous allions, individuellement, faire trois jours de voyage : un voyage à l’intérieur de soi, découvrir le cosmos à l’intérieur, la dimension cosmique qui a toujours été présente. Juste on va se reconnecter, on va la ré-actualiser, et on connaît la méthode, elle nous a été transmise et enseignée: concentration ici et maintenant en zazen, observation, abandon. C’est cet état d’esprit que nous allons maintenir pendant la sesshin, en chacun de nous. C’est notre responsabilité individuelle et c’est cela qui donne la force à notre Sangha: la capacité de chacun de ses membres d’aller au-delà, sur cette autre rive dont j’ai parlé pendant les jours de préparation. À l’intérieur de soi-même, le regard tourné à l’intérieur.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 7

Tous ces êtres cosmiques réunis ici dans la maison cosmique, le temple, le dojo, la concentration à l’intérieur de chacun: tout cela c’est une grande réalisation, et chacun d’entre nous fait partie de cette réalisation. Pendant la sesshin le kusen aura pour sujet: qu’est-ce qu’une pratique religieuse? Je citerai Maître Kosen évidemment, Maître Dogen et Maître Kodo Sawaki.

Maître Kodo Sawaki dit: «grâce à zazen on arrive finalement à un point où l’on espère plus rien de la vie, ni même de zazen». Cette phrase peut paraître contradictoire puisqu’on nous éduque dans le zen à pratiquer ‘mushotoku’. Il n’y a pas de but, et pourtant Sawaki nous dit qu’on arrive finalement à un point. Mais ce point n’est pas un point où l’on obtient quelque chose: on n’espère plus rien ni de la vie ni de zazen. On est au-delà, on n’a pas, on n’a plus besoin de pratiquer pour quelque chose, même pas pour se sentir bien! Kodo Sawaki nous dit de ‘vivre la vie simplement en suivant la voix du Dharma parce que c’est de cette manière que la vie même devient religion’. La vie, et bien c’est sa propre vie, la vie de chacun. Il nous dit de suivre la voix du Dharma -je fais une précision, il parle d’une voix, d’un son, non de la voie comme d’un chemin-: le Dharma a une voix et c’est celle-là qu’il faut écouter, c’est à celle-là à qui il faut laisser la place, à l’intérieur de soi.

Quand il nous parle de religion, Sawaki précise: «la religion ne peut constituer aucun idéal, la religion ne peut constituer aucune conquête intellectuelle. La religion consiste en ce que ce corps, cette masse de chair et de sang, ce sac de cellules, ce nid de bactéries, que tout cela bouge selon le vrai enseignement. Quand l’activité de ce corps est unifiée avec le mouvement du vrai Dharma, ce que ce corps fait alors se nomme ‘pratique’».

On comprend alors bien que la pratique, ce n’est rien d’autre sinon vivre notre vie quotidienne. Pratiquer devient notre attitude face à la vie: Maître Dogen appelle cela ‘Gyo Butsu’, pratique de bouddha. C’est fondamental, et peut être spécialement pour les futurs ordonnés, de réfléchir à la dimension de sa propre vie: qu’est ce qu’on en fait, qu’est ce qu’on veut vivre. Pratiquer devient notre attitude face à notre propre vie. Si vous préférez, pratiquer la voie du Bouddha signifie réaliser avec ce corps toutes les activités de la vie quotidienne mais sur la base de zazen. Séparé de la vie quotidienne, le bouddhisme est quelque chose de mort, dit Kodo Sawaki. Il nous dit aussi que si nous ne faisons pas attention, les enseignements du Bouddha se convertiront en un idéal et que cela est une erreur. La pratique religieuse est avant tout une attitude.

Tout cela on peut le mettre en pratique durant la sesshin avec soi-même, dans son intimité avec soi-même, mais avec les autre membres de la Sangha également. Si la pratique religieuse est une attitude face à la vie, on comprend que les gens assis à côté de nous en zazen dans le dojo sont nos sœurs et nos frères spirituels: on ne peut que les accepter, les aider! Les aider dans leur quête, dans leur évolution, avec compassion, avec sagesse. Entre nous, pratiquants de zazen, on ne peut pas s’insulter, ce n’est pas un comportement digne, et en tout cas ce n’est pas l’enseignement de Maître Kosen. L’attitude, ce n’est pas que dans le dojo: on va se retrouver dans notre vie face à ce que l’on dit et on comprend alors qu’il faut commencer par faire ce que l’on dit. Si on comprend cela ça nous évite de dire n’importe quoi et de faire n’importe quoi. Peut être est là le libre arbitre: ce n’est pas décider cela me plaît, cela ne me plaît pas, c’est décider dans quelle direction je construis ma vie, dans quelle dimension je veux vivre. Cette réflexion, personne ne la fait à notre place. C’est la grande émancipation du zazen, on n’a plus besoin de béquilles. Les béquilles, vous savez, quelquefois c’est l’arrogance…

La pratique religieuse est une attitude face à la vie.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 8

Maître Kodo Sawaki nous dit qu’une pratique religieuse c’est une question attitude. Si c’est une attitude, de notre part il y a une action, un positionnement dans notre vie. Alors, s’il y a une action, qui agit? Zazen c’est abandonner son ego: quelle attitude adopter, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui s’opère? Kodo Sawaki de nouveau nous donne une réponse, une indication, en nous disant qu’ une pratique religieuse consiste à se libérer de ses concepts et de ses idées obsessives. Je me suis rendu compte, pendant mes conférences dans ma vie d’itinérant, qu’on me pose souvent la question: est-ce que le zen est une religion? Je réponds sur le sens de ‘religion’: relier, renforcer le lien. La pratique religieuse n’est donc certainement pas renforcer le lien avec ses concepts et ses idées obsessives, ce que j’appelle la petite cuisine personnelle. Un tenzo authentique ne fait pas de cuisine pour lui-même.

Il y a quatre aspects de l’être humain qui l’empêche d’arrêter de se donner des coups de tête dans le mur, coups qu’il se donne tellement il est occupé à faire sa petite cuisine personnelle. Vivre à partir de la dimension de son ego, peut être est-ce là le propre de la nature humaine, s’attacher à ses idées personnelles… Maître Dogen nous dit de s’observer soi-même.

Ces quatre aspects, Dogen les résume ainsi: le premier aspect est Ga Shi. Dans cette dimension on ne se comprend pas soi-même. Le deuxième, Ga Kan. Dans cette dimension on voit tout depuis sa propre perspective. Vous vous souvenez, pendant la préparation j’ai parlé de changer son regard. Troisième aspect, Ga Man. Dans cette dimension on essaie toujours d’être meilleur que les autres. Dans ce cas-là on se donne le droit de juger. Juger les autres, commenter leurs erreurs. Dernier aspect, Ga Hai. Là, on n’aime personne plus que soi-même.

Si on observe bien ces quatre tendances de l’être humain, tendances que l’on pratique tout au long de notre vie, on comprend pourquoi les maîtres et patriarches nous demandent de développer un esprit flexible, élastique. Rappelez-vous, les préceptes: ne pas être dogmatique! Le dogme c’est la prison. L’opposé de s’accrocher à son cadre personnel étroit c’est de se consacrer au tout cosmique, se consacrer à l’illimité. Alors ça tombe bien parce que l’illimité nous le possédons en nous, à l’intérieur, et c’est pour cela qu’il s’agit juste de rétablir la connexion, relier. Se consacrer au tout cosmique c’est se consacrer à ce que l’on a déjà à l’intérieur de soi. Pour Kodo Sawaki, la dissolution de cet attachement obstiné à ses concepts et idées personnelles s’appelle ‘esprit religieux’.

Alors nous, ici et maintenant, pendant ces trois jours de pratique intensive, et pour certains, avant de terminer ce voyage en demandant l’ordination, on va travailler sur soi-même pour se détacher de sa petite idée d’ego et ainsi se découvrir nous-mêmes dans l’autre, dans le prochain, ce que j’ai appelé ce matin nos sœurs et frères spirituels, nos frères et sœurs dharmiques, nous tous, êtres sensibles qui écoutons la même voix et qui pratiquons ce qu’elle nous dit, cette voix du Dharma dont parle Kodo Sawaki. En nous détachant de notre petite idée d’ego on se découvre, on se révèle. On se révèle soi-même dans toutes les choses, il n’y a plus de séparation. C’est pour cela qu’on parle de toutes les choses, de toutes les existences: tout cela prend une grande importance dans notre vie. C’est sûr que pour pratiquer cela il faut avoir confiance. On ne peut pas pratiquer zazen à moitié: il faut vraiment s’abandonner, il faut vraiment se donner. Pour qu’il y ait confiance il faut croire. Et Kodo Sawaki, à propos de croire, en relation avec la pratique de zazen, nous dit que croire signifie ‘devenir intime avec soi-même pendant zazen et transposer dans la pratique de notre vie quotidienne cette clarté au sujet de soi-même que l’on expérimente pendant la méditation’.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 9

Je continue le kusen. Hier nous avons vu, avec Maître Kodo Sawaki, que l’attitude religieuse consiste en ne pas être enfermé dans ses opinions, dans ses dogmes,dans ses idées personnelles, et à transposer dans les activités de notre vie quotidienne cette clarté avec laquelle on devient intime, clarté en relation avec nous-même, pendant zazen. Aujourd’hui je continue mais en revenant plus sur le zazen lui-même, avec Maître Dogen.

Maître Dogen: «le zen, c’est zazen». Dogen parle du zen comme une action modeste et simple. Cette action c’est s’asseoir, respirer, se concentrer, et pendant cela on observe, on s’observe. On observe tous ces bruits à l’intérieur, dont j’ai parlé pendant la préparation, tous ces bruits qui couvrent la voix du Dharma. Donc pour Dogen un développement spirituel se base sur l’observation, l’observation du banal et de l’intime. C’est une observation attentive et honnête. I faut oser, oser voir et accepter la réalité à partir de ce qui est proche de soi.

Alors, le banal et l’intime, c’est quoi? Pour moi le banal c’est ses propres pensées et l’intime c’est le corps, à l’intérieur. Devenir intime avec son corps, observer la banalité de ses pensées, d’une façon attentive et honnête, honnête de soi à soi. Maître Dogen dit: «dans le zazen, le Maître est le propre zazen». Je me permets de rappeler une précision de grande importance que nous a donné Maître Ryurin: on dit ‘je fais zazen’ et c’est erroné: c’est zazen qui nous fait, on est fait par zazen. C’est cela changer son regard. La réalité va être la même mais on la voit d’un autre biais, d’un autre angle. Donc en zazen on s’observe et cette observation, ce résultat, ce fruit c’est la connaissance que l’on obtient de notre monde immédiat et influent. On peut penser: ah oui, le monde immédiat et influent c’est mon entourage, c’est l’éducation que j’ai reçu … En fait là on ne parle pas du tout de cela. Le monde immédiat et influent c’est comment fonctionne son corps, comment fonctionne son esprit.

Si zazen est le maître, nous devons arriver à un point où zazen s’enseigne de lui-même. Il faut donc se mettre dans les conditions pour pouvoir recevoir cet enseignement. On apprend sur soi-même à travers d’une pratique de zazen pure et sans décoration, c’est à dire ‘shikantaza’ et ‘mushotoku’. Ce zen est humble, ce zen est simple, et le pratiquant de zazen a besoin d’aide et d’ailleurs il la demande mais en même temps il sait qu’il est libre et souverain. Souverain, je l’entends comme décider pour soi-même par soi-même en soi-même. Bouddha lui-même nous dit de ne mettre personne au dessus de nos têtes; donc on s’assoit, on respire et on abandonne, on traverse. D’autres diront: on transcende. C’est cela cette intimité qui nous amène à une compréhension de nous-mêmes tel que l’on est. Pour cela l’honnêteté est importante. Compréhension de soi-même mais aussi ça nous aide à comprendre comment sont les autres, cette étroite et inévitable connexion avec tout ce qui existe: l’interdépendance. Elle existe entre galaxies, elle existe entre nous.

Pour Dogen zazen ce n’est pas une pratique, c’est la pratique, celle qui convient de faire à tout moment pour vivre dans la plénitude d’une renaissance constante. «Chaque jour est un nouveau jour», tout est permis, tout est possible, et c’est pour cela que je parle de renaissance constante, ici et maintenant. Zazen n’est plus un simple chemin vers la vie sinon la vie elle-même. C’est Maître Deshimaru qui nous le dit: quand on lui demande ce qu’est zazen, une de ses réponses est: «zazen c’est la vie!», Do, la Voie, représentée par un cercle. Une caractéristique primordiale de l’être humain, c’est l’unité corps-esprit. C’est ce que nous pratiquons et ce chemin s’obtient par l’esprit mais à travers le corps, c’est le corps qui joue le rôle et non les explications mentales. On retrouve cela dans le Christianisme: ‘le corps est le temple de Dieu’.

Cette unité corps-esprit existe quand on la vérifie, quand on l’actualise dans notre corps: c’est le résultat naturel de ‘seulement s’asseoir’. On parle d’unité entre pratique et réalisation. L’éveil, le satori, nous ouvre à une compréhension nouvelle et distincte de la réalité. Mais comme je le disais tout à l’heure, cette réalité n’a pas changé,c’est notre perception qui a changé, à travers zazen. Si ‘le zen c’est zazen’, cela veut dire que zazen se situe à la racine de comprendre et de dire. Si on comprend c’est qu’on obtient, on acquiert de la connaissance, et si on peut dire, cela veut dire qu’on est capable de transmettre aux autres et ainsi de participer à leur éveil. Conclusion de Dogen: «zazen est source de connaissance, zazen est source d’éveil».

Alors, vous voyez, au lieu de se plaindre, de s’apitoyer sur soi-même, râler, au lieu d’être dépressif, sombre, enfin toutes ces choses, nous avons mieux à faire: nous émerveiller d’être en vie et de pouvoir participer à cette incroyable aventure cosmique au sein de cette sainte assemblée réunie: c’est cela l’héritage de Maître Kosen.

Comment ne pas s’émerveiller ?

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 10

La pratique de ‘shikantaza’, seulement s’asseoir, dit Maître Kodo Sawaki, consiste simplement à revenir au point où toutes ces idées de bien et de mal ne comptent plus. Ce n’est pas que ces idées n’existent pas, c’est qu’on n’en a plus besoin, on ne fonctionne plus avec cela. Dans le zen on nous dit : assis en zazen il n’y a ni riche ni pauvre, ni beau ni laid, ni habile ni maladroit. On parle souvent des idées de bien et de mal: je voudrais en parler parce que c’est vraiment concret.

Nous sommes réunis au camp d’été pour pratiquer zazen et Maître Kosen a demandé à un groupe d’anciens, d’anciennes, de diriger ce camp d’été, ce que nous faisons, en harmonie. Nous sommes déjà en train de préparer la prochaine session. On cherche un tenzo, le prochain godo a demandé à plusieurs personnes qui ont refusé, et à d’autres dont la réponse est oui, ok, mais sous conditions. Cela c’est fonctionner avec les idées de bien et de mal. C’est concret le zen.

Il faut revenir au point où ces idées de bien et de mal ne comptent plus et s’asseoir avec fermeté sur le zafu. Un dicton zen dit: ‘l’oiseau chante, la fleur s’ouvre d’elle-même, de forme naturelle’. L’oiseau et la fleur se réalisent eux-mêmes en tant que eux-mêmes et par eux-mêmes. Voilà l’exemple à suivre, voilà l’enseignement que nous donne la nature: l’être humain doit se réaliser lui-même en tant que lui-même et par lui-même. Dans le zen on apprend que les choses sont en réalité telles qu’elles sont. Je prends un exemple: la montagne du Caroux, une montagne. l’oiseau qui chante, un oiseau. L’être humain, un être humain, je veux dire, pas un ego ambulant. La lumière cosmique, l’illumination pénètre toute chose, il n’existe pas un seul endroit qui ne la reçoive pas, pas un seul endroit qui ne soit pas illuminé par elle. Cette illumination nous la pratiquons: on parle d’illumination intérieure, d’illumination silencieuse. Quand on pratique le vrai zen transmis, tout dans l’univers n’est plus que conscience éveillée. C’est bien ce que nous faisons, nous pratiquons le vrai zen transmis. Je ressens une grande grande gratitude envers Maître Kosen pour que, à travers son samu, ceci existe et nous. Nous faisons partie de ce ceci.

Si tout l’univers n’est plus que conscience éveillée, cela veut dire, selon Kodo Sawaki, je cite: «le sol sur lequel maintenant tu te tiens doit devenir le paradis et à chaque instant tu dois te donner complètement à la tâche qui t’occupe, au moment présent, maintenant». C’est ‘la Bouddha’ dit Maître Kosen, et cette voie adopte n’importe quelle forme. C’est comme un matériau qui peut être modelé et converti en n’importe quelle forme, comme fondre un métal. Nous, avec zazen, on devient l’alchimiste, on transmute le plomb en or, à l’intérieur, le regard à l’intérieur.

Nous sommes capables de faire cela, alors ce n’est pas la peine d’attendre quelque chose de l’extérieur. Au début du kusen je citais Kodo Sawaki disant qu’on arrive à un point où on n’attend plus rien ni de la vie ni de zazen. C’est cela ne plus rien attendre de l’extérieur. Mieux vaut chercher en nous ce qui est éternel, sans tâche, sans ego, juste et seulement la pure lumière comme celle de la pleine lune, la nuit, qui illumine sans éblouir, sans ego. L’ego n’illumine pas, l’ego éblouit et quand on est ébloui on est aveuglé et on ne distingue plus rien…

Nous continuons la sesshin, demain troisième jour, les ordinations se rapprochent. C’est vraiment et de plus en plus le moment de rentrer profondément en soi, laisser la place et être illuminé.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 11

Le kusen de ce matin: reconnaître sa nature de Bouddha. En l’écrivant je pensais spécialement aux futurs ordonnés et surtout les débutants, les futurs Bodhisattvas.

Changer son regard sur soi-même, sur sa vie, sur la vie, et comprendre qu’il est impossible de détruire l’illimité en nous, le cosmique, ce que les Maîtres zen nomment ‘nature de Bouddha’. L’être humain, comme espèce, peut tout détruire. On le voit, en ce moment, avec la planète. L’être humain peut détruire jusqu’à sa propre vie mais il ne peut pas détruire la nature de Bouddha parce qu’elle ne lui appartient pas en propre. Cette nature de Bouddha, inhérente à chaque être, est présente en nous depuis toujours. Pendant l’ordination nous recevons les préceptes. Le premier précepte est: ne pas tuer, ne pas tuer la potentialité de Bouddha en devenir chez les autres et en soi. C’est un précepte. À l’ordination vous direz, accompagnés par toute la Sangha qui renouvellera ses vœux, ‘oui oui oui’. Oui oui oui je ne tue pas ma potentialité de Bouddha en devenir. Vous voyez la grande responsabilité?

Alors c’est le moment de réfléchir à avoir une telle existence humaine, par exemple nous tous ici êtres humains assis en zazen. Réfléchir aussi au fait que cette existence nous pouvons la perdre à tout moment, elle peut être facilement détruite. On parle de ‘mujo’, l’impermanence. Si on réfléchit sur l’impermanence on peut utiliser cette vie, c’est à die la vivre dès maintenant de façon à lui donner tout son sens. Les Maîtres nous disent de ne pas vivre sa vie en vain, de ne pas passer sa vie en vain, parce que cette précieuse existence humaine est difficile à obtenir pour être ce que l’on est ici et maintenant. Regardez: les efforts de chacun pour être ici au temple, les efforts que cela nous demande tout au long de l’année, les voyages nécessaires, les permanents qui donnent un mois de leur vie pour permettre ici l’actualisation de l’enseignement, la voix du Dharma, les efforts de chacun demain pour recevoir l’ordination et les préceptes… Tout cela c’est quand même peu ordinaire, c’est peu banal! Se rendre compte de cela fait que l’on peut décider, enfin, de ne pas gaspiller sa vie en la consacrant à des actions qui n’ont aucun sens, en livrant son corps à des jeux de hasard.

Une phrase bien connue dans le zen: ‘il y a des questions qui ne peuvent rester sans réponse’. Ce que chacun doit résoudre c’est sa propre existence et cela personne ne va le faire à notre place. Il faut réfléchir à tout ça, à l’impermanence, et l’intégrer dans sa vie c’est tourner son esprit vers le Dharma. Si on y ajoute de l’amour et de la compassion, on rend notre pratique parfaitement pure, elle va sur le juste chemin et à ce moment-là, on n’est plus un ‘bouddha pour soi-même’,on participe à l’éveil de l’humanité parce qu’on est pratiqué par l’essence, par la profondeur, par l’esprit cosmique, nature de Bouddha. C’est une dimension dans sa vie, ici et maintenant.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – kusen 12

Nous sommes toutes et tous fatigués, et pourtant les postures sont magnifiques! Elles sont magnifiques parce qu’on pratique au-delà des décorations, au-delà de la mondanité. C’est le vrai visage qui apparaît, celui d’avant notre naissance. Je disais au début de cette sesshin que la pratique n’est pas un idéal sinon la réalité, aucune théorie sinon du concret. Vivre la vie éternelle ici et maintenant avec ce corps tel qu’il est: Kodo Sawaki dit de vivre la vie de façon absolue en dédiant ce corps à l’univers entier, à l’illimité. Ce matin je disais qu’on ne peut pas tuer la Bouddheité : c’est là qu’il faut situer sa pratique, tous les jours, pendant le camp d’été, pendant les sesshin, pendant la vie quotidienne au dojo, si vous y allez bien sûr, si vous ne restez pas dans votre lit. Nous avons reçu cette vie de l’ordre cosmique. Cela veut dire, et c’est Kodo Sawaki qui le dit: «ce n’est pas toi qui pratique zazen donc tu n’es pas vraiment toi-même parce que tu es indissolublement uni à l’univers entier».

Si on comprend cela, au sens où si on l’accepte, intimement, on comprend qu’il n’existe aucun lieu dans l’univers qu’on ne peut pas atteindre. Quand on pratique zazen l’univers entier pratique avec nous: l’univers est le contenu de la pratique. Dans l’univers il y a tous les êtres vivants donc quand on pratique zazen, les êtres vivants dans leur ensemble pratiquent avec nous. Simplement on s’assoit en zazen et à ce moment le monde reçoit un puissant élan spirituel parce qu’on remplit tout l’univers avec notre zazen. Garder le sol ferme sous ses pieds, comme dit Sawaki, c’est justement ne pas se distancier de l’univers et on vit la vie en inspirant, en expirant, avec l’univers entier.

Avec ces petites phrases peut être pouvons-nous mieux entendre ce principe cosmique qu’il n’est pas possible de tuer la vie, la vie cosmique.

Kodo Sawaki conclue de cette façon: «tu vois tout le cosmos, tu entends tout le cosmos, tu sens et tu dégustes tout le cosmos. Tu ne respires plus l’air de l’autre, tu respires ensemble avec tout le cosmos».

Ango Yujo Nyusanji 2018 – Mondo

Posez vos questions à voix forte pour que tout le monde puisse en bénéficier. Je ferai mon possible pour y répondre.

Q- Ma question concerne l’étude de soi-même. Je voulais te demander, quand tu tournes ta conscience vers l’intérieur, quels sont les objets que tu étudies? Est-ce, par exemple, le flux de la respiration, la tension musculaire juste, la connexion à l’instant présent, la naissance d’une pensée? Est-ce qu’il y a des choses qui sont particulièrement intéressantes de développer?

R- Ce qui est intéressant de développer c’est toi. De tout ce dont tu parles, tu parles d’objets. Le zen est sans objet, au-delà. Alors on peut passer par des études, des observations concrètes, précises, mais on ne s’y attache pas. Au même moment où on observe, on comprend, connaissance, et on traverse. C’est zazen: tout se fait au même moment, on ne reste pas fixé sur quelque chose. Après, pour favoriser ta concentration, puisqu’il existe des zazen où c’est difficile de se concentrer, tu peux focaliser ton observation sur quelque chose de plus précis, en toi. Par exemple, la sensation de l’air qui passe par tes narines pendant l’inspiration, pendant l’expiration, mais sans y mettre une pensée quelconque genre « tiens, j’inspire!oh, j’expire! ». Ce moment où tu te focalises sur quelque chose de plus précis en toi t’aide à te centrer. Concentré. Con-centré: con, vient du latin, veut dire avec: tu te centres avec toi. Si tu es con-centré tu ne restes plus sur un objet spécial, une attention spéciale; tu passes au delà, tu traverses, simplement tu ne restes pas fixé dessus. Tous les moyens sont bons, ce sont tes outils à toi, il faut les trouver à l’intérieur. On ne va pas vivre un zazen identique à un autre, comme il n’y a pas de jour identique au précédent. C’est cela cet esprit frais, neuf: on ne peut pas rester coagulé sur quoi que ce soit.

Q- J’ai depuis un moment deux questions qui me viennent à l’esprit. La première, peut être un peu bête, les mains en zazen: pourquoi on les met comme ça et non l’inverse? La deuxième question: on parle de l’âme dans le zen?

R- Alors première question: très humblement, je ne peux pas te répondre. Quand j’ai commencé zazen, on nous a montré la posture -nous sommes de la même génération-: voilà, la main gauche est là, et comme je ne suis pas spécialement curieux sur ces choses-là, je n’ai pas été chercher plus loin. Deuxième question, si on parle de l’âme dans le zen: moi je dis que oui. Simplement on utilise d’autres mots. C’est une représentation intime: l’âme, ça m’évoque quelque chose, ça résonne en moi bien que je ne sois pas capable d’y mettre un mot concret, même pour moi-même; je serai donc bien en peine de pouvoir en parler, à l’extérieur de moi, si je puis dire. Mais, relie-la avec ‘nature de Bouddha’, relie-la avec énergie cosmique, relie-la avec ton être pur, véritable, authentique, celui que, année après année, tu développes avec zazen, tu fais apparaître, pour aider les autres:’quelle bonne âme’…

-Je ne sais jamais ce que c’est!

-Mais ce n’est pas important! Ce qui est important ce n’est pas de le définir mais de le sentir, c’est intime, il n’y a que toi qui peut le percevoir, le toucher. C’est aussi simple qu’une respiration, c’est aussi délicat que la fleur que fait tourner Bouddha. Pour expliquer le satori, faire tourner dans ses doigts une fleur, c’est vraiment très fin, très subtil, très intime. Cela je pense que tu le comprends, que nous le comprenons, que nous le pratiquons.

Q- Ma question est en rapport avec le kusen que tu nous as donné. Tu as parlé de la voix du Dharma qui s’exprime à travers des zazen en nous et que quand on pratique beaucoup de zazen on réalise que la réalité c’est merveilleux et qu’on fait partie de l’ordre cosmique. Mais en même temps nous sommes au XXI siècle, on réalise qu’il y a des catastrophes écologiques et que la réalité n’est pas si merveilleuse. Je me demande si peut être la voix cosmique en nous, à travers nous, nous demande de nous impliquer plus, pour sauver la planète?

R- Bon, une précision déjà: je n’ai jamais dit que la réalité était merveilleuse, j’ai dit qu’elle était telle qu’elle est, et qu’avec le zazen on découvrait que la réalité est telle qu’elle est. Je n’ai pas jugé. Oui, la planète va mal parce que l’être humain fait n’importe quoi. Je pense intimement, profondément, qu’en venant s’asseoir ici en zazen avec les autres compagnons dharmiques on participe à l’éveil de l’humanité. Quand on dit qu’on va sauver l’humanité… on n’est pas des sauveurs, des supermen, des superwomen, comme dans les films de catastrophes où il y a toujours un, deux ou trois super forts qui sauvent tout le monde. En fait ils ne sauvent pas tout le monde, seulement une partie.

Nous on ne s’occupe pas de ça, on n’est pas dans le sensationnel. Gandhi l’a dit, et c’est bien connu: les changements que tu veux voir dans le monde tu dois les opérer d’abord en toi. Suivre l’ordre cosmique c’est cela, faire ces changements en soi: abandonner l’ego, développer la compassion vers les autres: on reconnaît leurs souffrances parce que nous aussi on les subit, on les pratique. Nous nous contentons, si je puis dire, de ce destin merveilleux: le kesa, le zazen transmis, c’est quelque chose de dingue, 3500 ans ou plus. Là, nous devenons les points du kesa cosmique, on bosse, à notre niveau, avec notre conscience. À charge de chacun de la faire s’élever, cette conscience, de l’épurer, de la sublimer, ‘le plomb en or’! Le plomb ne réfléchit pas la lumière, l’or, si.

Donc on fait ce que l’on peut mais humblement et honnêtement, et on continue cette pratique parce qu’on a senti intimement que c’est cela que l’on doit faire. Dans ce moment de ma vie, oui, je pense que je suis venu ici pour ça, pour faire ce que je fais, pratiquer zazen et faire partager ma pratique. Je suis jeune -rires- et j’espère pouvoir continuer à progresser, en moi, à évoluer pour le bien des autres. Si je racontais des conneries vous seriez tous partis ou vous m’auriez viré! Il y a des choses que j’ai pu dire qui touchent. Si je peux le faire, tu peux aussi le faire, tout le monde peut le faire, dans son boulot, dans sa vie quotidienne, et là on aide les gens.

Maintenant, changer le cours de l’évolution de l’humanité, on ne peut pas et je pense que c’est ça le koan de l’être humain, en tant qu’espèce.

Imaginons un tribunal constitué par un représentant de chaque espèce vivante sur cette planète. Je ne suis pas biologiste mais on part sur huit millions d’espèces ou plus, sans parler des espèces que nous ne connaissons toujours pas, mais on prend un seul spécimen, donc dans ces environ huit millions il y a un seul être humain représenté. Alors ce tribunal justement a convoqué l’être humain pour lui demander: quelle est ton utilité sur la Terre? Qu’est-ce qu’il va répondre, l’être humain?Bueno… j’ai inventé la religion, l’art, la conscience de soi qui permet de donner conscience et nommer les autres choses… Ok, vont répondre toutes les autres espèces, mais tu contamines l’air, tu contamines l’eau, tu coupes les forêts, tu empoisonnes, tu nous chasses de nos territoires, sans parler de tes déchets radioactifs que tu emmagasines, il y en a certains qui sont là pour cent mille ans! Pour nous, tu es une espèce nuisible, donc casse-toi!

Nous, pratiquants de zazen, ne pouvons pas aller de ce côté, du côté de l’être humain qui détruit tout. Alors on se lève le matin, on va au dojo et on fait zazen et ensuite on se conduit comme des êtres éclairés dans notre vie quotidienne. Ainsi on participe à l’éveil de l’humanité. C’est la foi, c’est la foi en zazen et c’est la foi que toi aussi, tu peux vivre cette expérience.

Q- Je voudrais te demander, parce que je t’ai entendu en parler plusieurs fois: qu’est ce que ça veut dire être ‘bouddha pour soi-même’, parce que pour moi ça m’est difficile d’imaginer une bouddhéité séparée des autres. Qu’est-ce que c’est, comment c’est possible cela?

R- ‘Bouddha pour soi-même’ c’est quand tu as la connaissance, un bout de connaissance, mais que tu ne l’utilises que pour toi. Tu n’as pas de compassion. Tu peux être gentille avec les gens, c’est pas le problème, mais tu n’as pas compris, tu n’as pas fait la relation entre toi et les autres. Un ‘bouddha pour lui-même’ aura la chance de venir ici, de rencontrer le zen transmis, de porter le kesa, de se raser le crâne, de faire un camp d’été, mais ce n’est que pour lui. Il oublie de donner.

En terme de société, la richesse c’est posséder, c’est avoir. En terme spirituel, c’est abandonner, c’est donner, et c’est ce que ne fait pas le ‘bouddha pour lui-même’. Lui, il garde. Bon, je suis concret, tu me connais, nous pratiquons ensemble au Chili, alors un exemple très simple, bien concret: dans le cadre d’un camp d’été, au moment de prendre des responsabilités, il faut suivre sinon on est ‘bouddha pour soi-même’. Ça se situe dans les petits moments, dans les petits détails de la vie quotidienne: « ah non, je ne fais pas cela parce que… parce que je n’ai pas envie ». Je n’ai pas envie non pas parce que je n’en ai pas les capacités, alors que si on me demande de le faire c’est sans doute parce que justement je les ai, ces capacités, mais je ne me le demande même pas parce que ça ne m’intéresse pas vu que je n’en ai pas envie. Les autres vont bien le faire pour moi, à ma place, pourquoi j’irai me fatiguer? Ceci est une attitude de ‘bouddha pour soi-même’. Cet exemple est transposable dans beaucoup de petites choses, jusqu’à la façon de se conduire dans sa propre vie. Il y a beaucoup d’enseignements et d’enseignants qui parlent de la lumière, il n’y en a pas beaucoup qui éclairent.

Q- J’ai une question sur la douleur. Je crois que dans un kusen Maître Kosen a dit quelque chose autour de ne pas saisir, mais quand on est en zazen c’est une pratique très particulière parce qu’on est confronté à la douleur. Et donc c’est très difficile de ne pas fuir la douleur et de ne pas saisir le moment où on n’a pas mal. Tu peux parler de cela?

R_ Alors, je fais une conférence ou je réponds à une question?

Q- Quel est le rôle de la douleur dans le zen?

R- Nous emmerder -rires-. Bon, c’est le corps et le corps il souffre. Tu te cognes, ça fait mal. Ce n’est pas que par nature le corps souffre, c’est quelque chose qui se passe. Tu manges quelque chose qui ne lui convient pas, il tombe malade, et cela c’est notre condition, il faut faire avec. Zazen, nous le savons, ce n’est pas une mortification. Il faut être patient. Tu souffres… Qui ne souffre plus ici? Je ne sais pas. Nous avons tous commencé et c’était bien difficile, quelque fois la galère, et en plus c’est une posture à laquelle nous ne sommes pas habitués. Si nous avions vécu en mode oriental, assis par terre, je veux dire, pas sur des chaises, certainement ce serait plus facile, le corps y serait formé. Alors en plus, s’il s’agit de générations et générations, c’est inscrit dans ton patrimoine génétique.

Mais nous, nous changeons notre code génétique avec zazen, ça c’est Maître Kosen qui l’a dit. Les douleurs sont là. Si elles ont un rôle c’est au moins de nous ramener à ici, ici et maintenant. Quand j’ai commencé c’était vraiment hyper dur pour moi, avec les genoux en l’air, et j’ai mis au moins deux ans avant de, je ne vais pas dire pousser le sol avec les genoux, mais d’avoir le contact avec le sol. J’étais trop content, -rires- tellement content que j’oubliais combien j’avais galéré pour ça. Ce nouveau point où je venais d’arriver, j’ai décidé d’en faire un nouveau point de départ. Petit à petit, petit à petit, et maintenant j’arrive à faire le lotus, ça m’a pris trente ans. Je n’ai pas démissionné, je sais que ça fait partie du jeu.

Tu sais, quelquefois c’est peut être plus efficace de se concentrer, avec la respiration, sur la douleur, sur tes zones douloureuses, d’y amener le souffle de vie pour aider tout cela à se débloquer, au lieu d’être prisonnière là-dedans et de maudire tout le monde, d’en avoir contre la Terre entière: ça c’est vraiment plus douloureux. Donc la douleur physique existe; on arrive sur Terre, on naît, ce n’est pas spécialement évident. Alors il faut faire avec. Il ne faut pas la refuser, il ne faut pas en faire une fatalité, mais au contraire se dire que oui, petit à petit, on y arrive, sans se martyriser mais en se donnant de temps en temps un petit coup de pied aux fesses parce que sinon c’est trop confortable. Répéter la pratique, c’est le chemin. Il ne faut pas perdre la foi en soi.

Q- Dans ton kusen tu citais Kodo Sawaki qui affirmait qu’il y a un point dans la pratique où on n’attend plus rien, où on n’aspire plus à rien. Est-ce que tu peux m’éclairer sur ce point précisément parce que je ne comprends pas parce que vivre c’est désirer, désirer c’est aspirer à quelque chose, le désir est moteur et est parfois créateur.

R- Oui, oui, tout à fait! Alors, d’abord, dans le kusen ce n’est pas exactement cela. La phrase de Sawaki est « avec zazen on en arrive à un point où on n’attend plus rien de la vie ni de zazen ». La formulation est différente. Alors à première vue, premier regard, ça fait nihiliste. Je pense que ce que Kodo Sawaki veut dire, c’est que ces histoires de bien et de mal ne comptent plus dans notre vie. C’est-à dire qu’elles existent mais on ne les utilisent plus, on n’en a plus besoin. Je pense que si on se situe dans cette dimension, on n’attend rien de l’extérieur. C’est le contraire de ‘la vie va me donner, le zazen va me donner, avec zazen je vais devenir’… On comprend que la route n’est pas par là, attendre de recevoir n’est pas la route à suivre…

Moi je vais donner, et je pense que le cosmos va voir que je donne et va m’aider en me donnant. C’est un échange mais je ne suis pas en train d’attendre. On devient vraiment souverain et j’en ai parlé: je décide pour moi, par moi et en moi, bien entendu sur la base de zazen. Évidemment je vais être créatif, je vais être lumineux, et je pourrait faire des sourires aux gens parce que c’est mon âme qui sourit.

– Est-ce que tu serais d’accord pour résumer que c’est…

– Attends je vais prendre des notes -rires-!

-… on cesse d’être passif et on devient actif?

– Oui

– On est d’accord

– Je n’ai jamais dit qu’on ne l’étais pas, bien sûr qu’on est d’accord! Ce n’est même plus une histoire d’être d’accord entre deux personnes, c’est: on est d’accord avec soi-même et c’est pour cela qu’on est tous là, ensemble. On est tous d’accord, à l’intérieur avec soi-même et cet accord on le reconnaît chez l’autre, on peut le partager. C’est ça la sainte Sangha.

Ango Yujo Nyusanji 2018 – Kusen 14

Je termine le kusen. Maître Kosen dit: «si on veut pratiquer zazen on doit comprendre que l’on est une réalité plus vaste que ce que l’on conçoit et que l’on habite une réalité plus vaste que celle que l’on perçoit».

Dans le zen on nous dit de ne ‘pas bouger’ pendant zazen. On parle de l’activité du corps, on parle aussi de l’activité mentale, de ne pas suivre ses pensées. Le seul endroit d’où on ne déménage pas, c’est notre corps. Ce qui est magnifique avec ce vulgaire corps humain, cet éphémère sac de bactéries comme dit Kodo Sawaki, c’est qu’avec lui on peut pratiquer zazen, on peut actualiser notre dimension, notre dimension de bouddha, ‘mushotoku’. Un ’bouddha pour soi-même’ ne pratique pas mushotoku. Pratiquer mushotoku c’est manifester l’esprit d’éveil, ’bodai shin’.

Qu’en fait-on de cet esprit d’éveil? Toujours revenir à des choses concrètes. Cet esprit d’éveil en le tournant vers l’extérieur devient la compassion, l’altruisme que l’on développe quand on comprend la relation, la connexion qui nous relie à tous les êtres. Relier. Religion. C’est la capacité d’appréciation des souffrances que subissent les êtres et c’est cette compréhension qui nous permet de développer un intérêt et une véritable compassion pour tous: on fait le vœu d’obtenir l’éveil pour eux, pour les libérer de leurs souffrances. Un ‘bouddha pour lui-même’ n’est pas dans cette dimension, il ne la pratique pas.

Ce ‘Bodai shin’, on peut aussi le développer à l’intérieur de soi. C’est l’expérience de la vacuité, de ‘ku’. On développe en soi la sagesse, la vision directe de la nature vide de l’esprit et de tous les phénomènes. Cette expérience intime, intérieure, s’effectue en nous: le contexte est soi-même, le lieu d’application est soi-même et le contact s’effectue dans le corps.

Maître Kodo Sawaki dit qu’en définitive on rencontrera une authentique paix de l’esprit une fois que l’on commence à se soucier de ce que l’on a à faire une fois qu’on lutte pour sa vie, et quand on fait tout son possible pour ne pas se perdre de vue soi-même. Lutter pour sa vie, je l’interprète comme ne pas faire n’importe quoi, ne pas passer sa vie en vain. Faire tout son possible pour ne pas se perdre de vue soi-même c’est l’observation. L’observation de soi-même est continue, on reste permanent, si vous vous rappelez le début du kusen.

Voilà, la sesshin se termine, avec les ordinations. Je termine le samu que m’a confié Maître Kosen. Je redescends de ‘la chaise du tigre’ et je passe le relais à Maître Ryurin pour les ordinations et à Maître Taigen pour la quatrième session. Vous voyez, c’est sans fin! Tous ensemble. J’en profite pour faire, si je puis dire, la publicité pour le temple Shobogenji, inciter les pratiquants d’Europe à aller là-bas et connaître le premier temple de Maître Kosen qui fêtera ses 20 ans cet été, en janvier-février. Aller là-bas, connaître la Sangha d’Amérique latine, pratiquer ensemble: c’est une expérience incroyablement enrichissante.

Je voudrais remercier la ‘shusso’, la responsable samu, la responsable du dojo et la traductrice: quatre nonnes, quatre anciennes disciples de Maître Kosen, qui ont été essentielles pour le bon fonctionnement de cette session. Avant de me taire et de retrouver le silence je terminerai en citant une phrase de Maître Kosen, une très belle phrase, profonde. Beaucoup d’anciennes et d’anciens verront peut être leurs vies résumées avec cette phrase. Elle est profonde en ce sens qu’elle témoigne ce qui est:

«Le zazen transforme les koan de la vie quotidienne en fruits du chemin et en nirvana».